18 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par No Excuses
2 M+
jeunes inscrits sur U-Report Tchad (2026)
46 %
des Tchadiens ont moins de 15 ans (2025)
61 %
des jeunes Africains discutent de politique (2021-2023)
-12 pts
de présence aux réunions communautaires face aux aînés
Plus de deux millions de jeunes Tchadiens sont inscrits sur U-Report, la plateforme de sondage par SMS et messagerie soutenue par l’UNICEF. C’est une réussite remarquable. Mais elle pose une question simple : que devient une opinion une fois qu’elle a été donnée ? La participation citoyenne des jeunes ne se résume pas à répondre à un sondage. Elle commence quand une réponse débouche sur une action, et quand cette action change quelque chose de concret.
Un pays très jeune, une voix devenue massive
Le Tchad comptait environ 21 millions d’habitants en 2025 (nouvel onglet), dont 46 % de moins de 15 ans (nouvel onglet), selon la Banque mondiale. Si l’on ajoute les 15-24 ans, qui représentent environ un habitant sur cinq (notre calcul à partir des mêmes séries par tranche d’âge), près de deux Tchadiens sur trois ont moins de 25 ans. Dans un tel pays, la manière dont les jeunes prennent part à la vie collective n’est pas une question parmi d’autres : c’est la question.
U-Report en donne une mesure frappante. Le cap des deux millions d’inscrits a été célébré le 10 février 2026 à N’Djamena, ce qui place le Tchad au sixième rang mondial de la plateforme, rapporte Tchadinfos (nouvel onglet). En octobre 2026, le tableau de bord de U-Report Tchad (nouvel onglet) affiche 2 014 175 inscrits. Le représentant de l’UNICEF a évoqué l’objectif de trois à quatre millions d’ici 2030. Les jeunes Tchadiens veulent donc être entendus. Reste à savoir ce qui se passe après.
Participation citoyenne des jeunes : l’intérêt est là, l’action décroche
L’Afrobaromètre, réseau panafricain et non partisan d’enquêtes d’opinion, a publié en août 2025 une analyse de la participation des jeunes (nouvel onglet) fondée sur 53 444 entretiens réalisés dans 39 pays entre 2021 et 2023. Le constat est nuancé. Les 18-35 ans s’intéressent presque autant que leurs aînés à la chose publique : 61 % disent discuter de politique de temps en temps ou souvent, contre 63 % des plus de 35 ans. En revanche, ils sont moins nombreux à passer à l’acte : 42 % ont assisté à une réunion communautaire dans l’année, contre 54 % de leurs aînés, et 38 % se sont joints à d’autres pour soulever un problème, contre 46 %. L’écart le plus fort concerne le vote, avec 18 points de moins.
Autrement dit, le problème n’est pas l’indifférence. C’est le passage de l’opinion à l’engagement. Au Tchad, un autre chiffre éclaire ce décrochage : selon l’enquête Afrobaromètre menée auprès de 1 128 adultes entre février et avril 2025 (nouvel onglet), 37 % des 18-35 ans se déclarent sans emploi et à la recherche d’un travail, contre 16 à 24 % des tranches d’âge plus âgées. Quand on cherche à gagner sa vie, le temps consacré à la vie collective doit produire des résultats visibles.
Pourquoi on reste au stade de l’avis
- La boucle ne se ferme pas. Un jeune qui répond à un sondage sans jamais savoir ce qu’on a fait de sa réponse finit par se lasser. L’Afrobaromètre observe d’ailleurs que les citoyens participent davantage là où ils jugent leurs élus locaux à l’écoute.
- Les compétences manquent. Organiser une réunion, rédiger une demande, tenir un compte rendu, suivre un dossier : ces savoir-faire s’apprennent, et l’école les enseigne peu.
- Le temps coûte cher. Pour un jeune sans emploi, chaque heure compte. L’engagement doit être utile, local et rapide à montrer.
- Le civisme est confondu avec la politique. Beaucoup de jeunes se tiennent à l’écart par crainte d’être récupérés. Or nettoyer un caniveau, organiser une collecte de livres ou alerter sur un point d’eau dégradé n’est ni partisan ni risqué.
L’échelle de Hart : savoir où l’on se situe
En 1992, le chercheur Roger Hart a proposé, dans un essai publié par le centre Innocenti de l’UNICEF (nouvel onglet), une « échelle de la participation » des enfants et des jeunes en huit barreaux. Les trois premiers ne sont pas de la participation : la manipulation, la décoration (des jeunes placés sur une estrade pour la photo) et la participation de façade. Viennent ensuite les jeunes informés du rôle qu’on leur confie, puis consultés et informés des suites, puis associés à des décisions initiées par les adultes. Au sommet, les projets lancés et menés par les jeunes eux-mêmes, et ceux où ils partagent la décision avec les adultes.
L’échelle n’est pas une course vers le haut : tous les projets n’ont pas vocation à être dirigés par des jeunes. Mais elle offre une grille de lecture honnête. Un sondage dont les résultats sont publiés et suivis d’effets se situe au niveau « consulté et informé ». C’est précieux. C’est aussi un point de départ, pas une arrivée.
Un sondage mesure une opinion. Un engagement se mesure à ce qui change dans le quartier.
Ce que la recherche dit de ce qui marche
Sur l’éducation civique, les travaux du politologue Steven Finkel, synthétisés par le centre de ressources GSDRC en 2013 (nouvel onglet), convergent : elle produit des effets lorsqu’elle est répétée, interactive et portée par un formateur respecté. Les méthodes participatives donnent de meilleurs résultats, plus durables, que les cours magistraux. L’éducation civique améliore surtout la connaissance des institutions et du rôle de chacun. Au Kenya, une étude de Finkel et Smith sur l’élection de 2002 (nouvel onglet) montre un effet en deux temps : les participants deviennent des relais d’opinion, et ceux qui discutent avec eux progressent parfois davantage que les participants directs. L’effet est plus fort chez les personnes moins instruites.
Sur la participation aux décisions, l’exemple le plus étudié est le budget participatif, où les habitants choisissent eux-mêmes une partie des investissements de leur commune. Au Brésil, une étude portant sur les plus grandes villes du pays sur vingt ans (nouvel onglet) associe ces dispositifs à une hausse des dépenses de santé, à un tissu associatif plus dense et à une baisse de la mortalité infantile, avec des effets d’autant plus nets que le dispositif dure. Il s’agit d’une association statistique dans un contexte particulier, pas d’une recette universelle. La leçon principale tient en un mot : la durée.
Quant aux conseils de jeunes, leur intérêt dépend de ce qu’on leur confie. Nous n’avons pas trouvé d’évaluation rigoureuse de leur impact au Tchad. Un conseil sans mandat ni retour écrit risque de rester sur les premiers barreaux de l’échelle de Hart.
Ce que montre le terrain du Tour
Pendant la saison 1 du Tour, en décembre 2024, deux sessions ont été organisées avec U-Report Tchad et l’UNICEF. Le 19 décembre, un échange avec la communauté U-Report d’Atrone, suivi de l’installation de ChatGPT, a réuni plus de 15 jeunes. Le 23 décembre, une session de trois heures au lycée Les Amis du Succès, à Ngonba, a rassemblé 28 participants. Les effectifs sont modestes, et nous les publions tels quels sur notre page Impact. Le récit de cette saison est à lire dans notre bilan de la saison 1.
Ces rencontres ont confirmé une intuition : les U-Reporters ont déjà le réflexe de donner leur avis. Ce qui leur manque le plus souvent, ce sont des outils pour aller plus loin, comme vérifier une information, rédiger une demande claire ou organiser une action. C’est exactement là que l’IA peut servir d’outil d’autonomie, à condition d’être mise au service d’un projet concret.
C’est aussi l’esprit du programme Le Citoyen : le civisme et l’engagement collectif, en commençant par les devoirs avant de réclamer les droits. Pas de mot d’ordre partisan, seulement des actions locales que chacun peut constater.
Des pistes concrètes
- Fermer la boucle. Toute consultation devrait être suivie d’un retour public : ce qui a été entendu, ce qui sera fait, ce qui ne le sera pas et pourquoi.
- Passer du sondage au projet local. Après chaque consultation, proposer une action à la portée d’un groupe de jeunes : salubrité, reboisement, sensibilisation.
- Former aux compétences civiques pratiques : conduire une réunion, rédiger un courrier, tenir un budget simple, rendre compte.
- Répéter plutôt que multiplier. Plusieurs sessions avec le même groupe valent mieux qu’une grande rencontre sans suite.
- S’appuyer sur les relais existants : associations, paroisses, écoles, communautés U-Report. Ils ont la confiance et la continuité.
- Mesurer et publier. Le nombre de participants, les actions menées et leurs résultats, y compris les échecs.
Donner son avis est un premier pas, et deux millions de jeunes Tchadiens l’ont déjà fait. Le pas suivant est moins spectaculaire et plus exigeant : transformer cette voix en actions locales, régulières et vérifiables. C’est là que se joue la participation citoyenne, loin des tribunes, dans le quartier, l’école ou la paroisse.






