Emploi informel des jeunes au Tchad : sortir de la débrouille sans la renier

Au Tchad, presque tous les jeunes qui travaillent le font dans l’informel. Ce que disent les données, pourquoi la situation dure, et ce qui aide vraiment à transformer la débrouille en métier.

Emploi — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par No Excuses

97,6 %

des emplois sont informels (2022)

99,7 %

chez les 15-24 ans (2022)

42 %

des jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (2022)

8 000+

personnes rencontrées par le Tour

Au Tchad, l’emploi informel des jeunes n’est pas une marge du marché du travail : c’est le marché du travail. Selon les données de l’OIT (ILOSTAT) (nouvel onglet), tirées de l’enquête nationale sur les conditions de vie des ménages, 97,6 % des personnes en emploi travaillaient dans l’informel en 2022. Chez les 15-24 ans, la proportion atteint 99,7 %. Autrement dit, sur mille jeunes qui travaillent, trois seulement ont un emploi formel. La couturière qui prend ses commandes sur WhatsApp, le réparateur de téléphones du marché, la vendeuse de jus devant le lycée : voilà le premier employeur de la jeunesse tchadienne.

Cette réalité appelle deux réponses symétriques et toutes deux fausses. La première méprise la débrouille, comme si elle n’était qu’un échec. La seconde la célèbre sans condition, comme si elle suffisait. Entre les deux, il existe une voie plus exigeante : reconnaître la valeur de ce que les jeunes construisent déjà, puis leur donner les moyens d’en faire un métier stable, mieux payé et protégé.

Emploi informel des jeunes : une génération qui travaille, mais sans filet

Le Tchad comptait environ 21 millions d’habitants en 2025 selon la Banque mondiale (nouvel onglet), dont 46 % de moins de 15 ans (nouvel onglet). La pression démographique sur le marché du travail est donc considérable. Or le chômage, au sens statistique, reste très bas : environ 1,5 % des actifs de 15 à 24 ans selon l’estimation modélisée de l’OIT (nouvel onglet) pour 2025. Ce chiffre ne traduit pas un marché en bonne santé. Il dit simplement qu’au Tchad, personne ne peut se permettre de ne rien faire : on travaille, même quelques heures, même pour presque rien.

Le vrai signal d’alerte est ailleurs. En 2022, 42,3 % des jeunes (nouvel onglet) n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, contre 37 % en 2018. L’écart entre les sexes est massif : d’après l’OIT (nouvel onglet), 51,2 % des jeunes femmes étaient dans cette situation en 2022, contre 33 % des jeunes hommes. Quant à ceux qui travaillent, ils sont pour l’essentiel à leur compte : les travailleurs indépendants (nouvel onglet) représentent environ 91,6 % de l’emploi total en 2025, toujours selon les estimations modélisées de l’OIT.

Le Tchad n’est pas une exception, il est un cas extrême d’une tendance continentale. L’OIT estimait déjà en 2018 que 85,8 % de l’emploi en Afrique (nouvel onglet) était informel.

Les taux d’emploi informel cités reposent sur l’ancienne définition statistique de l’OIT (13ᵉ Conférence internationale des statisticiens du travail), appliquée aux microdonnées de l’enquête ménages 2022. Les chiffres modélisés (chômage, travail indépendant) sont des estimations, pas des mesures directes.

Pourquoi la débrouille reste la règle

L’informel n’est pas d’abord un choix culturel. C’est une réponse rationnelle à un environnement où l’emploi salarié formel est rare et où les outils de la croissance manquent. Trois verrous se renforcent mutuellement.

  • Des compétences acquises sur le tas, rarement reconnues. Beaucoup de jeunes apprennent un métier auprès d’un patron, sans certificat. Leur savoir-faire existe, mais il ne se voit pas sur un papier.
  • Un accès au financement presque fermé. En 2024, seuls 20,9 % des adultes (nouvel onglet) possédaient un compte dans une institution financière ou auprès d’un service de monnaie mobile (Global Findex). Sans compte, pas d’historique ; sans historique, pas de crédit.
  • Une fracture numérique profonde. En 2024, 12,6 % de la population (nouvel onglet) utilisait Internet selon l’UIT. Les outils qui permettent ailleurs de vendre, de se former ou de tenir ses comptes restent hors de portée de la majorité.

À cela s’ajoute un isolement. Le jeune artisan négocie seul avec ses fournisseurs, seul face aux taxes municipales, seul quand la maladie ou un vol lui fait perdre sa marchandise. La débrouille est individuelle par nécessité, et c’est précisément ce qui la rend fragile.

La débrouille n’est pas le problème. Le problème, c’est de rester seul, sans trace et sans méthode.

Ce qui marche pour sortir de l’informel par le haut

La bonne nouvelle, c’est que la recherche a beaucoup progressé. Plusieurs évaluations rigoureuses menées en Afrique indiquent des leviers concrets, à condition de ne pas les confondre avec des solutions miracles.

Former par l’apprentissage, et certifier. En Côte d’Ivoire, un programme d’apprentissage dual (en atelier et en centre de formation) a été suivi pendant sept ans par une évaluation aléatoire. Résultat : les revenus des jeunes augmentent de 14 à 20 % deux à cinq ans après le programme, principalement grâce au travail indépendant (Crépon, Lestant et Premand, Banque mondiale, 2026 (nouvel onglet)). En Ouganda, une expérience portant sur 1 700 jeunes a montré que la formation professionnelle certifiée produit des effets plus durables que la formation en entreprise seule, notamment parce que la certification rend les compétences visibles aux yeux des employeurs (Alfonsi et al., Econometrica, 2020 (nouvel onglet)). La leçon est directe pour le Tchad : l’apprentissage traditionnel a de la valeur, mais il gagne à être reconnu.

Lever la contrainte du capital. Dans le nord de l’Ouganda, des groupes de jeunes ont reçu des subventions d’environ 382 dollars par personne pour se former et s’équiper. Quatre ans plus tard, leurs revenus étaient supérieurs de 38 % à ceux du groupe témoin, et beaucoup avaient formalisé leur activité et embauché (Blattman, Fiala et Martinez, QJE, 2014 (nouvel onglet)). Le détail compte : les fonds passaient par des groupes constitués, avec un projet écrit.

Travailler l’état d’esprit autant que la technique. Au Togo, une formation à l’initiative personnelle (anticiper, persévérer, chercher activement des opportunités) a augmenté les bénéfices des micro-entrepreneurs de 30 %, contre une hausse de 11 %, statistiquement non significative, pour une formation classique en gestion (Campos et al., Science, 2017 (nouvel onglet)).

Ouvrir la porte du numérique. Au Kenya, l’accès à la monnaie mobile a sorti environ 2 % des ménages de la pauvreté et aidé de nombreuses femmes à quitter l’agriculture pour le commerce (Suri et Jack, Science, 2016 (nouvel onglet)). Le téléphone n’est pas un gadget : c’est une infrastructure économique.

S’organiser collectivement. La recommandation n° 204 de l’OIT (nouvel onglet) sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle, adoptée en 2015, insiste sur le rôle des associations, coopératives et organisations de travailleurs indépendants. Ensemble, on négocie mieux, on accède plus facilement à la formation et au financement, et on se protège mieux des coups durs.

Ce que montre le terrain No Excuses

Depuis décembre 2024, le Tour a rencontré environ 8 000 personnes dans des marchés, des paroisses, des lycées et lors de semaines de l’entrepreneuriat. Lors de la saison 2, le stand installé pendant 40 jours au Marché de Noël Manoël était explicitement tourné vers les entrepreneurs : environ 4 000 passages, avec un principe simple, montrer comment l’intelligence artificielle peut servir d’outil de travail. Rédiger une description de produit, préparer un message à un client, calculer une marge, structurer une idée : ce sont des tâches que la plupart des petits entrepreneurs font déjà, souvent de tête et dans l’urgence.

Il faut être honnête sur la portée de ces actions. Le Tour est une sensibilisation, pas une formation certifiante. Il ne remplace ni l’apprentissage, ni le crédit, ni l’accompagnement dans la durée. Mais il touche une étape souvent négligée : le moment où un jeune découvre qu’un outil qu’il a déjà dans la poche peut l’aider à mieux travailler. Les indicateurs de chaque action sont publiés sur la page Impact, et le bilan détaillé de la saison 2 se trouve dans cet article.

Des pistes concrètes pour transformer la débrouille en métier

  • Rendre visibles les compétences acquises sur le tas : attestations d’apprentissage, validation des acquis, portfolios photo des réalisations.
  • Tenir une trace de son activité, même minimale : ventes, dépenses, clients. C’est la première marche vers le crédit et vers la formalisation. Des outils gratuits existent, comme Ethan’IA, un assistant administratif et financier développé par Wikotiz pour aider les entrepreneurs à mettre de l’ordre dans leurs papiers et leurs comptes.
  • S’appuyer sur les relais de proximité : associations de quartier, groupes de jeunes des paroisses, établissements scolaires. Ce sont eux qui atteignent les jeunes que les programmes nationaux ne voient pas.
  • Se regrouper par métier pour acheter, se former et négocier ensemble, plutôt que d’affronter seul chaque difficulté.
  • Faire du téléphone un outil de production : catalogue en ligne, paiement mobile, recherche d’informations, et usage raisonné de l’IA pour gagner du temps sur les tâches répétitives.
  • Accorder une attention particulière aux jeunes femmes, majoritaires parmi les jeunes sans emploi ni formation, en adaptant horaires, lieux et formats.

Sortir de l’informel ne signifie pas renier la débrouille. Cela signifie lui donner ce qui lui manque : une méthode, une trace, des alliés. Les données décrivent l’ampleur du défi ; les évaluations montrent qu’il n’est pas insurmontable. Le reste dépend de ce que chacun, jeune, association ou institution, décide de faire dès maintenant. Pour situer ces enjeux dans le paysage numérique du pays, voir aussi notre analyse chiffrée sur la jeunesse et l’IA au Tchad.

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