18 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par No Excuses
97,6 %
des emplois sont informels (2022)
44,6 %
des entreprises formelles enregistrées dès leur création (2023)
74,8 %
font face à une concurrence informelle (2023)
20,9 %
des adultes ont un compte (2024)
Formaliser son activité au Tchad, c’est-à-dire l’immatriculer, la déclarer et tenir des comptes, reste l’exception. Selon l’OIT (ILOSTAT) (nouvel onglet), 97,6 % des emplois du pays étaient informels en 2022. Pour un jeune qui vend en ligne, coud à domicile ou répare des motos, la question n’est pas théorique : faut-il s’enregistrer, payer, se rendre visible, sans savoir ce que l’on y gagnera ? Beaucoup répondent non. Ce n’est pas forcément de la négligence. C’est souvent un calcul.
Cet article prend ce calcul au sérieux. Il examine pourquoi la formalisation attire si peu, ce que les évaluations rigoureuses ont appris en Afrique et ailleurs, et ce qui peut réellement changer la donne pour les jeunes entrepreneurs.
Le constat : la formalité est souvent une étape tardive
Les enquêtes de la Banque mondiale auprès des entreprises (Enterprise Surveys) offrent un éclairage précieux. En 2023, parmi les entreprises formelles interrogées au Tchad, seules 44,6 % (nouvel onglet) étaient déjà enregistrées au moment de leur démarrage, contre 66,6 % lors de l’enquête de 2018. Autrement dit, plus de la moitié des entreprises aujourd’hui formelles ont commencé dans l’informel. La formalisation n’est donc pas un point de départ : c’est un passage, que l’on franchit quand l’activité a fait ses preuves.
Ces mêmes entreprises décrivent un environnement où l’informel est partout. En 2023, 74,8 % (nouvel onglet) d’entre elles déclaraient être en concurrence avec des entreprises non enregistrées. Et la relation avec l’administration reste délicate : 24,8 % (nouvel onglet) signalaient des paiements informels à des agents publics, et 24,5 % (nouvel onglet) s’attendaient à devoir offrir un cadeau lors des rencontres avec les services fiscaux.
Enfin, l’un des avantages supposés de la formalité, l’accès au financement, reste théorique pour la plupart. En 2023, seules 2,6 % (nouvel onglet) des entreprises formelles interrogées finançaient leur fonds de roulement par une banque. Côté population, 20,9 % des adultes (nouvel onglet) détenaient un compte, bancaire ou de monnaie mobile, en 2024 selon le Global Findex.
Les Enterprise Surveys portent sur des entreprises formelles du secteur privé non agricole, généralement d’au moins cinq salariés. Elles ne décrivent donc pas directement les micro-activités informelles, mais elles renseignent sur le parcours et l’environnement de celles qui ont franchi le pas.
Pourquoi les jeunes entrepreneurs hésitent à formaliser leur activité
Quatre obstacles reviennent, et ils se cumulent.
- Les coûts. Frais d’immatriculation, déplacements, photocopies certifiées, journées de travail perdues : pour une petite activité aux revenus irréguliers, chaque dépense pèse.
- Les procédures. Le Tchad dispose d’un guichet unique pour la création d’entreprise, porté par l’Agence nationale des investissements et des exportations (ANIE). Mais encore faut-il savoir qu’il existe, comprendre quels papiers apporter et oser pousser la porte.
- La fiscalité. Beaucoup de jeunes associent l’enregistrement à l’arrivée des impôts, sans visibilité sur les montants ni sur la manière de les calculer. L’incertitude fait plus peur que la somme elle-même.
- La défiance. Quand un quart des entreprises formelles déclare des paiements informels, le jeune entrepreneur se demande légitimement si devenir visible le protégera ou l’exposera davantage.
À ces obstacles s’ajoute une question simple, que les décideurs oublient parfois : qu’est-ce que j’y gagne ? Si l’enregistrement n’ouvre ni crédit, ni marchés, ni protection, le rester-informel est une décision rationnelle.
On ne formalise pas une activité pour faire plaisir à l’administration. On la formalise quand on voit ce qu’elle peut devenir.
Ce que la recherche montre sur la formalisation
Depuis une quinzaine d’années, de nombreuses expériences ont testé des moyens d’amener les petites entreprises vers la formalité. Leurs conclusions sont nuancées et utiles.
Simplifier ne suffit pas. Une revue de la littérature publiée par la Banque mondiale conclut que la plupart des réformes visant à rendre l’enregistrement plus simple et moins cher n’augmentent que modestement le nombre d’entreprises formelles, quand elles l’augmentent, car la majorité des entreprises informelles n’y trouvent pas un bénéfice net (Bruhn et McKenzie, World Bank Research Observer, 2014 (nouvel onglet)).
L’information seule ne suffit pas non plus. Au Sri Lanka, informer les entreprises sur la procédure et leur rembourser les frais directs n’a pas augmenté l’enregistrement. Il a fallu des incitations financières équivalant à un ou deux mois de bénéfices pour qu’environ un cinquième, puis la moitié des entreprises s’enregistrent. Fait notable : les entreprises formalisées exprimaient ensuite davantage de confiance envers l’État (de Mel, McKenzie et Woodruff, AEJ Applied, 2013 (nouvel onglet)).
Un statut simplifié aide, mais ne transforme pas tout. Au Bénin, pays membre de l’OHADA comme le Tchad, l’introduction du statut d’entreprenant a été évaluée de manière aléatoire. L’information seule a très peu fait bouger les choses ; un paquet complet d’accompagnement a augmenté la formalisation de 16,3 points de pourcentage. En revanche, les ventes et les bénéfices des entreprises formalisées n’ont pas progressé (Benhassine et al., Journal of Public Economics, 2018 (nouvel onglet)).
Ce qui fait la différence, c’est ce qui vient après l’enregistrement. Au Malawi, une expérience a comparé plusieurs approches. Les entreprises étaient très nombreuses à vouloir un certificat d’enregistrement dissocié des obligations fiscales, et très peu à s’inscrire aux impôts. L’enregistrement seul n’a eu aucun effet sur les performances. Mais lorsqu’il était couplé à une séance d’information bancaire, les ventes ont augmenté de 20 % et les bénéfices de 15 % (Campos, Goldstein et McKenzie, Journal of Development Economics, 2023 (nouvel onglet)).
La leçon est claire : la formalisation n’est pas une fin en soi. Elle produit des résultats quand elle s’accompagne d’un accès concret à des services, à commencer par les services financiers, et quand l’entrepreneur est aidé à en tirer parti.
Ce que montre le terrain No Excuses
Pendant la saison 2 du Tour, le stand installé 40 jours au Marché de Noël Manoël était consacré à l’IA pour les entrepreneurs, avec environ 4 000 passages. L’idée n’était pas de parler de registre du commerce, mais de montrer qu’un outil déjà présent dans la poche peut aider à présenter son activité, organiser ses idées et gagner du temps sur les tâches administratives. C’est souvent par là que commence la mise en ordre d’une activité. Il faut le dire clairement : le Tour sensibilise, il ne se substitue pas à un accompagnement juridique ou comptable.
Le même constat vaut pour les associations. Beaucoup collectent déjà de l’argent, sous forme de cotisations ou de tontines, mais sans trace écrite ni méthode partagée. C’est précisément l’angle du No Excuses Fund : un mentorat et un appui technique pour aider ces groupes à structurer et à rendre traçable leur financement. Ce soutien n’est pas automatique, il se mérite par l’action.
Ce qui aide réellement à franchir le pas
- Commencer par la trace, pas par le tampon. Noter chaque jour ventes et dépenses, garder ses reçus, séparer l’argent de l’activité de l’argent du foyer. Un entrepreneur qui connaît ses chiffres formalise plus sereinement.
- S’informer auprès des bonnes sources : guichet unique de l’ANIE, chambres consulaires, associations professionnelles, plutôt que de s’en remettre aux rumeurs sur les coûts et les impôts.
- Utiliser les outils numériques gratuits. Ethan’IA, un assistant IA administratif et financier développé par Wikotiz, peut par exemple aider à comprendre les démarches, à préparer ses documents et à organiser ses comptes.
- Lier la formalisation à un bénéfice visible : ouverture d’un compte professionnel, accès à un marché ou à un client institutionnel, éligibilité à un programme d’appui.
- Se faire accompagner. Les évaluations le montrent : l’information seule change peu de choses, l’accompagnement change davantage. Un mentor, un aîné entrepreneur ou une association peut faire la différence.
- Pour les décideurs : dissocier l’enregistrement de l’entreprise de l’inscription fiscale dans les premières années, rendre les barèmes lisibles et prévisibles, et associer les relais locaux (associations, paroisses, écoles) à l’information des jeunes.
La formalisation n’est ni une punition, ni une formalité. Bien préparée, c’est une étape de croissance. Les jeunes entrepreneurs tchadiens n’ont pas besoin qu’on leur reproche leur informalité ; ils ont besoin de raisons claires de la quitter et d’outils pour y parvenir. Pour comprendre le contexte plus large, lisez aussi notre analyse sur l’emploi informel des jeunes au Tchad.






