Cotiser sans banque : ce que la tontine nous apprend sur la confiance

Au Tchad, trois fois plus d’adultes épargnent par la tontine qu’à la banque. Ce qui manque n’est pas l’argent, c’est la trace. Analyse et pistes.

Fund — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 8 min de lecture · Par No Excuses

21 %

des adultes ont un compte (2024)

30 %

épargnent via un groupe ou une tontine (2024)

9 %

épargnent dans une institution financière (2024)

58 %

taux de compte en Afrique subsaharienne (2024)

Au Tchad, on cotise. Pour un mariage, un deuil, une rentrée scolaire, un projet de quartier ou une activité de jeunes. La tontine est sans doute l’institution financière la plus répandue du pays, et pourtant elle n’apparaît dans aucun bilan. Les chiffres de la Banque mondiale le confirment : en 2024, environ 30 % des adultes tchadiens (nouvel onglet) déclarent avoir épargné au moyen d’un groupe d’épargne ou d’une personne extérieure à leur famille, contre un peu plus de 9 % dans une banque ou une institution financière. Cotiser sans banque n’est pas une exception : c’est la norme.

Cet article part d’une question simple : si l’argent circule déjà, qu’est-ce qui manque ? Notre réponse tient en un mot, la trace. Et derrière la trace, la confiance.

Le constat : un adulte sur cinq a un compte

Selon la Global Findex 2025 (nouvel onglet) de la Banque mondiale, dont l’enquête tchadienne a été menée en 2024, 20,9 % des adultes (nouvel onglet) possèdent un compte, que ce soit dans une banque, une institution de microfinance ou un service de mobile money. Ce taux était de 23,7 % en 2022 : il stagne. Dans le même temps, l’Afrique subsaharienne progresse vite. La part des adultes détenteurs d’un compte y est passée de 49 % en 2021 à 58 % en 2024 (nouvel onglet).

L’écart le plus net concerne le mobile money. En 2024, 13,3 % des adultes tchadiens disposent d’un compte de mobile money, contre 40 % en moyenne dans la région, toujours d’après la Findex. Le continent est pourtant le cœur mondial de ces services : le rapport 2025 de la GSMA (nouvel onglet) recense plus d’un milliard de comptes enregistrés en Afrique subsaharienne en 2024, deux fois plus qu’en 2020, soit environ la moitié du total mondial.

Mais lire ces chiffres comme une absence d’épargne serait une erreur. Les Tchadiens épargnent, et ils empruntent aussi entre eux : en 2024, 14,2 % des adultes déclarent avoir emprunté auprès d’un groupe d’épargne. L’argent existe, il circule, il est même géré avec méthode. Ce qui manque, c’est la preuve écrite de cette gestion.

Pourquoi la tontine tient, et pourquoi elle casse

La tontine fonctionne parce que la confiance y est sociale. On connaît les membres, on se voit chaque semaine, on sait qui a déjà reçu sa main et qui attend son tour. Le regard du groupe remplace le contrat. La recherche économique a montré que ce mécanisme n’est pas seulement affaire de solidarité. À Nairobi, l’étude de Siwan Anderson et Jean-Marie Baland (2002) (nouvel onglet) observe que les participantes, majoritairement des femmes disposant d’un revenu propre, utilisent la tontine pour protéger leur épargne des demandes de dépense immédiate au sein du foyer. La tontine est une discipline que l’on s’impose ensemble.

Ce qui fait sa force fait aussi sa fragilité. Quand la confiance repose sur des personnes et non sur des règles, il suffit d’un trésorier qui déménage, d’un cahier perdu ou d’un désaccord sur « qui a déjà payé » pour que tout vacille. Tant que le groupe reste petit et soudé, la mémoire collective suffit. Dès qu’il grandit, qu’il accueille des membres moins proches ou qu’il veut financer un projet plus ambitieux, la mémoire ne suffit plus. Et un groupe sans trace écrite ne peut rien démontrer à l’extérieur : ni à une banque, ni à un partenaire, ni même à ses propres nouveaux membres.

La confiance ne se décrète pas. Elle se documente, versement après versement.

Ce que disent les évaluations sur les groupes d’épargne

Depuis trente ans, des organisations de développement ont cherché à renforcer la tontine plutôt qu’à la remplacer. Le modèle le plus connu, l’association villageoise d’épargne et de crédit (AVEC, ou VSLA en anglais), est né au Niger en 1991 (nouvel onglet) dans un projet de l’ONG CARE. Le principe : des groupes de 10 à 25 membres qui épargnent et se prêtent entre eux, avec un règlement adopté par tous, des réunions où l’argent est compté devant l’assemblée, des carnets individuels et un cycle qui se clôt par un partage transparent.

Ces groupes ont été évalués avec rigueur. Dans le nord du Malawi, un essai randomisé publié par Ksoll et ses coauteurs (2016) (nouvel onglet) constate, après deux ans, des effets positifs sur le nombre de repas par jour, les dépenses des ménages et la taille des logements, liés à une hausse de l’épargne et du crédit obtenus dans les groupes. À plus grande échelle, l’évaluation randomisée menée au Ghana, au Malawi et en Ouganda par Karlan, Savonitto, Thuysbaert et Udry (2017) (nouvel onglet) montre une amélioration des activités économiques des ménages et de l’autonomie des femmes, mais aucun effet mesurable sur la consommation moyenne.

Cette nuance compte. Les groupes d’épargne ne sont pas une baguette magique contre la pauvreté. Leur apport principal est ailleurs : ils transforment une pratique fondée sur la seule confiance interpersonnelle en une pratique fondée sur des règles connues, une gestion visible et des comptes que chacun peut vérifier. Ce que ces programmes ajoutent à la tontine traditionnelle n’est pas de l’argent. C’est de la méthode.

Tracer sans trahir l’esprit de la tontine

Rendre une caisse traçable ne demande ni banque, ni logiciel coûteux. Quelques gestes simples, appliqués avec constance, changent la nature du groupe :

  • Un règlement écrit et court : montant, fréquence, ordre de passage, que faire en cas de retard ou de départ. Lu et adopté par tous.
  • Un registre unique et un reçu à chaque versement, même manuscrit, même sur une page de cahier photographiée.
  • Le comptage en public : l’argent est compté devant les membres présents, et le total est annoncé à voix haute.
  • La séparation des rôles : celui qui garde la caisse n’est pas celui qui tient le registre, et un troisième membre contrôle.
  • Un bilan à chaque fin de cycle, partagé avec tous, puis archivé.
  • Le téléphone comme témoin : un virement par mobile money laisse une trace datée, et une photo du registre envoyée dans le groupe de discussion vaut mieux qu’une promesse.

Les outils numériques ne remplacent pas la confiance, ils la rendent vérifiable. Les promoteurs du modèle VSLA ont d’ailleurs développé leur propre système de suivi des groupes sur téléphone. Pour une association de jeunes, un simple tableur partagé, tenu à jour après chaque réunion, est déjà un saut qualitatif.

La transparence comme capital

Il y a une étape au-delà de la bonne tenue des comptes : faire de la transparence un capital. Un groupe qui peut montrer, cotisation après cotisation et dépense après dépense, ce qu’il a fait de l’argent reçu n’est plus seulement une caisse. Il devient crédible. Crédible pour ses propres membres, qui cotisent plus volontiers une deuxième fois. Crédible pour les nouveaux, qui hésitent moins à rejoindre. Et crédible pour les partenaires et les financeurs, qui cherchent avant tout des structures capables de rendre des comptes.

C’est la logique de Wikotiz (nouvel onglet), l’une des plateformes de No Excuses Entreprise (nouvel onglet). Wikotiz ne garde pas l’argent : il reste sur le compte de l’association. Elle garde la trace. Concrètement :

  • chaque cotisation reçoit un reçu numéroté, que le membre peut retrouver à tout moment ;
  • chaque dépense est documentée et visible par les membres, au moment où elle est faite ;
  • chaque projet financé est suivi jusqu’au bout, de l’objectif annoncé au résultat obtenu ;
  • la participation reste accessible à tous : une levée de fonds peut commencer à 1 000 francs par membre.

Le résultat n’est pas un outil de plus, c’est un historique vérifiable. Et un historique vérifiable vaut plus que toutes les promesses : c’est lui qui transforme une association de bonne volonté en interlocuteur de confiance. Pour celles et ceux qui veulent aller plus loin dans la gestion administrative et financière, Ethan’IA, ressource gratuite également développée par Wikotiz, est présenté sur notre page Ressources.

Ce que l’on peut montrer, on peut le défendre. La transparence n’est pas une contrainte : c’est la meilleure garantie d’une association.

Ce que montre le terrain No Excuses

Le Tour ne crée pas de groupes : il passe par ceux qui existent déjà. Jeunes d’une paroisse à Atrone, élèves d’un lycée à Ngonba, communautés U-Report, participants de la Semaine des Jeunes Entrepreneurs. En deux saisons, près de 8 000 personnes ont été rencontrées, et chaque action est documentée sur notre page Impact. Dans ces espaces, le téléphone est déjà là, les groupes de discussion aussi : à Atrone, la session s’est prolongée par un groupe WhatsApp. Les outils de la traçabilité sont donc, pour beaucoup, déjà dans la poche. Ce qui manque, c’est l’habitude de s’en servir pour rendre des comptes.

C’est précisément l’angle de No Excuses Fund. Il ne s’agit pas de distribuer de l’argent, mais d’accompagner les associations qui collectent déjà, par cotisations ou par tontine, pour structurer et tracer leur financement : mentorat, appui technique, mise en relation. Ce soutien n’est pas automatique, il se mérite par l’action. Une association qui tient ses comptes, publie ses bilans et sait expliquer où va chaque franc a déjà fait la moitié du chemin.

Méthode et prudence. Les chiffres tchadiens proviennent de l’enquête Global Findex conduite en 2024 et publiée en 2025 par la Banque mondiale. Ils sont déclaratifs. L’indicateur d’épargne « via un groupe d’épargne ou une personne extérieure à la famille » regroupe tontines, associations et dépôts confiés à un tiers : il ne mesure donc pas uniquement les tontines. Les moyennes régionales concernent l’Afrique subsaharienne hors pays à revenu élevé.

De la caisse commune à la preuve commune

La tontine prouve chaque semaine que les jeunes Tchadiens savent épargner, s’organiser et se faire confiance. Elle n’a pas besoin d’être remplacée par une banque. Elle a besoin d’être écrite. Un groupe qui trace ses cotisations protège ses membres, résiste au départ d’un responsable et peut, le jour venu, montrer à n’importe quel partenaire ce qu’il a accompli. Pour mesurer l’ampleur du chantier numérique qui accompagne cette évolution, notre analyse sur la jeunesse, le numérique et l’IA au Tchad donne les repères essentiels. Pas d’excuses : la trace commence par la prochaine réunion.

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