Associations de jeunes : pourquoi elles s’essoufflent, et ce qui les fait durer

Leader unique, financement par à-coups, aucune trace écrite : les associations de jeunes s’usent vite au Tchad. Ce que la recherche et le terrain disent de celles qui durent.

Fund — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 8 min de lecture · Par No Excuses

42 %

des jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (2022)

14 %

se sont joints à d’autres pour soulever un problème (2025)

73 %

font confiance aux leaders religieux (2025)

8 000+

personnes rencontrées par le Tour

Tout le monde connaît le scénario. Une association de jeunes naît dans l’enthousiasme : un nom, un logo, un groupe WhatsApp, une première activité réussie. Un an plus tard, le groupe est silencieux, le président est parti étudier ailleurs et personne ne sait exactement ce qu’il reste dans la caisse. Au Tchad, les associations de jeunes ne manquent ni d’idées ni d’énergie. Elles manquent de ce qui permet de durer : des règles partagées, un financement régulier et une trace écrite de ce qu’elles font.

Ce constat n’est pas une critique. C’est un diagnostic, et il a des remèdes connus.

Le constat : beaucoup de jeunes, peu d’engagement organisé

Le Tchad est l’un des pays les plus jeunes du monde : selon la Banque mondiale, près de 46 % de la population a moins de 15 ans (nouvel onglet) en 2025, sur environ 21 millions d’habitants. Pour une grande partie des jeunes adultes, la période qui suit l’école est une attente : en 2022, 42,3 % des jeunes (nouvel onglet) n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, d’après les estimations de l’OIT reprises par la Banque mondiale. Du temps, de l’énergie, des besoins : sur le papier, tous les ingrédients d’une vie associative intense sont réunis.

Pourtant, l’engagement collectif organisé reste rare. La dernière enquête Afrobaromètre au Tchad (nouvel onglet), menée en 2025 auprès de 1 128 adultes, indique que seuls 14 % des citoyens disent s’être joints à d’autres pour soulever un problème au cours des douze derniers mois. Le vote (71 % à la présidentielle de 2024) et le contact avec un chef traditionnel (51 %) restent les formes d’engagement les plus courantes.

La même enquête dit aussi à qui les Tchadiens font confiance : 73 % aux leaders religieux et 65 % aux chefs traditionnels (nouvel onglet), bien plus qu’aux institutions publiques. Dans le même temps, 64 % des répondants estiment que la corruption a augmenté au cours de l’année écoulée. Autrement dit, la confiance existe, mais elle se donne à des personnes et à des communautés de proximité, pas à des structures. C’est exactement le défi des associations de jeunes.

Pourquoi les associations de jeunes s’essoufflent

Quatre fragilités reviennent presque toujours, et elles se renforcent entre elles.

  • La dépendance à un leader. L’association repose sur une seule personne qui a l’idée, les contacts, le téléphone et parfois la caisse. Quand elle part, tout s’arrête.
  • Le financement par à-coups. Une subvention, un événement, un don ponctuel, puis plus rien. Les activités suivent le rythme de l’argent, et l’argent ne revient pas.
  • L’absence de trace écrite. Pas de procès-verbal, pas de registre des cotisations, pas de bilan. Impossible de prouver ce qui a été fait, donc impossible de convaincre.
  • La défiance. Sans comptes visibles, chaque dépense devient suspecte. Les membres cotisent moins, se retirent, et la défiance confirme la fragilité.

Le financement extérieur peut aggraver ces fragilités au lieu de les corriger. Dans une analyse de référence, Banks, Hulme et Edwards (2015) (nouvel onglet) montrent comment la dépendance aux bailleurs éloigne de nombreuses ONG de leur base sociale : on répond aux exigences du financeur plutôt qu’aux besoins des membres. Les mêmes auteurs soulignent pourtant que les organisations ancrées localement restent les mieux placées pour relier la base aux institutions. Une association de jeunes qui garde ses racines garde aussi sa légitimité.

Une association ne meurt pas faute d’argent. Elle meurt faute de règles, de traces et de relève.

Ce qui fait durer une association : les leçons de la recherche

La question de savoir pourquoi certaines organisations collectives tiennent pendant des décennies a été étudiée de près. La politologue Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, a proposé huit principes qui caractérisent les institutions communautaires robustes. Une revue de 91 études empiriques (nouvel onglet) publiée en 2010 conclut que ces principes sont bien étayés. Transposés à une association de jeunes, ils se lisent simplement : des membres et des règles clairement définis, des règles décidées par ceux qui les appliquent, un contrôle exercé par les membres eux-mêmes, des sanctions graduées, et des moyens simples de régler les conflits.

Les groupes d’épargne en Afrique en offrent une démonstration concrète. Leur méthode repose sur un règlement adopté par tous, des réunions où l’argent est compté en public et des carnets individuels. Des évaluations randomisées au Malawi (nouvel onglet) puis au Ghana, au Malawi et en Ouganda (nouvel onglet) ont mesuré des effets positifs sur les activités économiques des ménages et, dans le second cas, sur l’autonomie des femmes. Le Tchad a d’ailleurs une culture de la cotisation bien vivante : 30 % des adultes épargnent au moyen d’un groupe ou d’une tontine, comme nous l’expliquons dans notre article Cotiser sans banque. La matière première de la durée existe déjà.

Quatre leviers pour des associations de jeunes qui durent

De la recherche et de l’observation, on peut tirer quatre leviers pratiques. Aucun ne demande de gros moyens. Tous demandent de la constance.

Premier levier, la gouvernance tournante. Des mandats courts et limités, un bureau qui se renouvelle par moitié, des responsabilités partagées entre plusieurs membres. L’objectif n’est pas de se méfier du leader, mais de rendre l’association capable de lui survivre. Préparer sa relève fait partie du travail d’un bon président.

Deuxième levier, la redevabilité. Un procès-verbal à chaque réunion, un registre des cotisations, un bilan annuel présenté à l’assemblée et, si possible, publié. Ce que l’on rend visible devient vérifiable, et ce qui est vérifiable inspire confiance. C’est la logique que No Excuses s’applique à lui-même en publiant ses indicateurs action par action sur sa page Impact.

Troisième levier, le financement mixte. Les cotisations des membres assurent le socle : elles sont modestes mais régulières, et elles prouvent l’engagement. Les activités génératrices de revenus, comme un service, une vente ou un petit commerce collectif, apportent de l’autonomie. Les subventions et partenariats viennent ensuite financer ce que l’association ne peut pas porter seule. Dans cet ordre, la subvention renforce l’association au lieu de la rendre dépendante.

Quatrième levier, le mentorat. Un jeune bureau gagne des années quand quelqu’un d’expérimenté l’aide à rédiger un règlement, à tenir une comptabilité simple ou à préparer un dossier. Le mentorat transmet surtout ce que les formations oublient : comment gérer un conflit, comment dire non, comment rendre des comptes sans se sentir accusé.

Rendre des comptes, la meilleure assurance-vie d’une association

Parmi ces quatre leviers, la redevabilité a un effet à part : elle protège tous les autres. Une association qui peut montrer ce qu’elle a reçu, ce qu’elle a dépensé et ce qu’elle a réalisé survit mieux au départ de son fondateur, convainc plus facilement de nouveaux membres et devient un interlocuteur crédible pour les partenaires. La transparence n’est pas une formalité administrative : c’est un capital, qui se construit versement après versement.

C’est la raison d’être de Wikotiz (nouvel onglet), l’une des plateformes de No Excuses Entreprise (nouvel onglet). Wikotiz ne remplace ni le trésorier ni la banque, et ne garde pas l’argent : il reste sur le compte de l’association. Ce que la plateforme apporte, c’est la preuve :

  • un reçu numéroté pour chaque cotisation, consultable par le membre à tout moment ;
  • des dépenses documentées et visibles par tous les membres, au moment où elles sont faites ;
  • des projets suivis jusqu’au bout, de l’objectif annoncé au résultat obtenu ;
  • une mémoire qui ne dépend plus d’un cahier ou d’une seule personne, et qui survit aux changements de bureau.

C’est exactement ce qui manque aux associations qui s’essoufflent : une trace partagée, qui transforme la confiance accordée à quelques personnes en confiance accordée à des règles.

Une association crédible n’est pas celle qui promet le plus. C’est celle qui peut tout montrer.

Ce que montre le terrain No Excuses

Le Tour a fait un choix de méthode : travailler avec les relais déjà implantés plutôt que créer des structures parallèles. Un établissement de l’Église évangélique au Tchad à Kamnda, une paroisse à Atrone, un lycée à Ngonba, des communautés U-Report, l’association Elles bougent à Mandjafa. Ce choix rejoint les chiffres d’Afrobaromètre : la confiance passe par les communautés de proximité, paroisses et associations en tête. Il a permis de rencontrer environ 8 000 personnes en deux saisons, sans jamais partir de zéro.

Ces relais ont souvent l’essentiel : des membres fidèles, des lieux de réunion, une habitude de cotiser. Ce qui leur manque le plus souvent, c’est la méthode et l’accompagnement pour passer à l’échelle supérieure. C’est là qu’intervient No Excuses Fund, qui apporte mentorat, appui technique et mise en relation aux groupes qui agissent déjà et veulent structurer leur financement. Le soutien n’est pas automatique : il se mérite par l’action. En parallèle, le programme Le Citoyen travaille sur la culture de l’engagement collectif, sans laquelle aucune règle ne tient.

Méthode et prudence. Les chiffres d’Afrobaromètre sont issus d’un échantillon national de 1 128 adultes interrogés en 2025 (marge d’erreur de plus ou moins 3 points). L’indicateur des jeunes sans emploi, études ni formation date de 2022, dernière année disponible. Les quatre leviers proposés s’appuient sur la littérature citée et sur l’expérience de terrain ; ils ne constituent pas une évaluation d’impact.

Durer, c’est déjà un résultat

Une association de jeunes qui fête ses cinq ans, avec un bureau renouvelé, des comptes tenus et des activités régulières, est une réussite rare et précieuse. Elle forme des citoyens, elle crée de la confiance là où elle manque, et elle devient un interlocuteur crédible pour les institutions. Rien de tout cela ne dépend d’un coup de chance ou d’un grand financement. Tout dépend de choix simples, faits tôt et tenus longtemps. C’est le sens de notre texte fondateur : pas d’excuses, des actes, et des traces.

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