Mentorat des jeunes entrepreneurs : ce que dit vraiment la recherche

Au Tchad, presque tout le monde travaille à son compte. Ce qui manque aux jeunes, ce sont des repères et un réseau. Ce que les évaluations rigoureuses disent du mentorat.

Fund — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 6 min de lecture · Par No Excuses

91,6 %

des actifs à leur compte au Tchad (2025)

42,3 %

des jeunes ni en emploi ni en formation (2022)

+20 %

de bénéfices avec un mentor (Kenya)

+30 %

de bénéfices grâce à l’initiative personnelle (Togo)

Au Tchad, l’entrepreneuriat n’est pas une mode : c’est la norme. Selon les estimations modélisées de l’OIT publiées par la Banque mondiale, 91,6 % des personnes en emploi travaillaient à leur compte en 2025 (nouvel onglet). Chez les jeunes, la situation est plus rude encore : 42,3 % des 15-24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2022 (nouvel onglet). Pour aider ceux qui se lancent, une réponse revient souvent : le mentorat des jeunes entrepreneurs. Elle a bonne réputation. Mais que dit vraiment la recherche de son effet ?

Beaucoup d’entrepreneurs, peu de repères

Travailler à son compte ne veut pas dire diriger une entreprise solide. Dans les mêmes données, 90,2 % de l’emploi tchadien était classé comme « vulnérable » en 2025 (nouvel onglet) : travail indépendant ou familial, sans contrat ni protection. La plupart des jeunes qui ouvrent une activité le font par nécessité, avec peu de capital et sans filet.

Ce qui leur manque le plus n’est pas l’idée. Les idées circulent : vendre, coudre, transformer, livrer, réparer. Ce qui manque, ce sont les repères concrets. Chez quel fournisseur acheter ? À quel prix vendre ? Comment séparer la caisse de l’activité et celle du foyer ? Et surtout, qui appeler quand un problème survient ? Ces réponses ne s’apprennent pas dans un manuel. Elles se transmettent, de quelqu’un qui a déjà traversé les mêmes difficultés à quelqu’un qui les découvre.

Pourquoi l’argent seul ne suffit pas

Le premier réflexe, quand on veut aider un jeune entrepreneur, est de lui trouver un financement. L’argent compte, bien sûr. Mais un financement placé entre des mains qui n’ont ni méthode, ni repères, ni réseau risque de servir à éponger une urgence plutôt qu’à développer l’activité. Le capital amplifie ce qui existe déjà : une bonne gestion comme une mauvaise.

Le deuxième réflexe est la formation en salle. Là aussi, la prudence s’impose. Dans une revue des évaluations rigoureuses menées dans les pays en développement, les économistes David McKenzie et Christopher Woodruff constatent (nouvel onglet) que les entrepreneurs formés adoptent souvent une partie des pratiques enseignées, mais que les gains restent modestes et que peu d’études trouvent un effet significatif sur les bénéfices ou les ventes. Ils notent aussi que beaucoup d’évaluations portent sur de petits échantillons et ne suivent les participants qu’environ un an. Les formations semblent en revanche aider les porteurs de projet à démarrer plus vite.

Mentorat des jeunes entrepreneurs : la preuve venue du Kenya

L’une des études les plus citées sur le sujet a été menée à Dandora, un quartier populaire de Nairobi. Wyatt Brooks, Kevin Donovan et Terence Johnson y ont suivi 372 jeunes femmes entrepreneures (nouvel onglet), toutes âgées de moins de 40 ans et à la tête d’une activité depuis moins de cinq ans. Par tirage au sort, certaines ont reçu un mentor, d’autres un cours de gestion classique (quatre séances de deux heures sur la comptabilité, le marketing, le contrôle des coûts et le plan d’affaires), les dernières rien du tout.

Les mentors n’étaient ni des consultants ni des professeurs : c’étaient des commerçantes du quartier, de plus de 40 ans, installées depuis au moins cinq ans, et du même métier que leur mentorée (couture, vente de produits frais…). Les rencontres avaient lieu chaque semaine, pendant un mois, directement dans la boutique du mentor, sans programme imposé.

Le résultat, publié dans l’American Economic Journal: Applied Economics en 2018 (nouvel onglet), est net. Les bénéfices hebdomadaires des mentorées ont été en moyenne 20 % plus élevés que ceux du groupe témoin sur les 17 mois suivants. Le cours de gestion, lui, n’a eu aucun effet sur les bénéfices : la tenue de comptes a progressé, puis l’effet a disparu quatre mois après la formation. La clé tenait dans une information très locale : les mentorées ont été 30 % plus susceptibles de changer de fournisseur. Un savoir que seul quelqu’un du métier, dans le même quartier, pouvait transmettre.

Un bon mentor ne donne pas une leçon générale. Il transmet ce que le marché lui a appris.

L’étude apporte aussi une nuance essentielle : l’effet s’est estompé à mesure que les binômes se séparaient. Il ne s’est maintenu que chez celles qui voyaient encore leur mentor un an plus tard. Le mentorat agit tant que la relation vit.

L’état d’esprit compte aussi : la leçon du Togo

Une autre expérience, publiée dans la revue Science en 2017 (nouvel onglet) par Francisco Campos et ses collègues, éclaire un second ingrédient. Au Togo, 1 500 propriétaires de micro-entreprises ont été répartis au hasard en trois groupes de 500 : aucun appui, une formation de gestion reconnue, ou une formation à l’« initiative personnelle ». Cette dernière, issue de la psychologie, apprend à anticiper les obstacles, à chercher de nouvelles occasions et à persévérer.

Sur deux ans de suivi, la formation à l’initiative personnelle a augmenté les bénéfices de 30 %, contre une hausse de 11 % non significative pour la formation classique. Selon les auteurs, elle était rentabilisée en moins d’un an. Autrement dit, apprendre à agir plutôt qu’à subir produit des effets mesurables. C’est très exactement ce que No Excuses entend par « Nous ne motivons personne. Nous rendons responsable. »

Prudence : le Kenya et le Togo ne sont pas le Tchad. L’étude kényane porte sur des femmes entrepreneures d’un même quartier, l’étude togolaise sur des micro-entreprises déjà installées. Ces résultats indiquent des pistes solides, pas des garanties. Ils devront être vérifiés dans le contexte tchadien.

Ce que le terrain nous apprend

Le Tour a déjà croisé de nombreux jeunes entrepreneurs : à la 4ᵉ Semaine des Jeunes Entrepreneurs en novembre 2025, où No Excuses tenait un stand pendant six jours et participait à un débat sur le marketing et les stratégies de vente, puis au Marché de Noël Manoël, où un stand consacré à l’IA pour les entrepreneurs a accueilli environ 4 000 passages en 40 jours (bilan de la saison 2). Ces formats ouvrent une porte. Mais un stand n’est pas un mentorat : il donne un premier repère, pas une relation durable.

C’est la raison d’être de No Excuses Fund : prolonger ce premier contact par du mentorat, de l’expertise, un appui technique et des mises en relation. Ce soutien n’est pas automatique, il se mérite par l’action. La recherche va dans le même sens : l’accompagnement est le plus utile à ceux qui ont déjà commencé et qui restent engagés dans la relation. Pour les tâches administratives et financières du quotidien, les entrepreneurs peuvent aussi utiliser Ethan’IA, un assistant gratuit développé par Wikotiz et présenté dans nos ressources. Un outil peut aider à structurer ; il ne remplace pas le regard de quelqu’un qui connaît le métier.

Cinq pistes pour un mentorat qui produit des résultats

  • Apparier par métier et par quartier : un mentor du même secteur, proche géographiquement, transmet des informations directement utilisables (fournisseurs, prix, clients).
  • Se rencontrer sur le lieu de travail du mentor, régulièrement, plutôt que multiplier les conférences.
  • Penser la durée : puisque l’effet s’efface quand la relation s’arrête, il faut prévoir un suivi au-delà de la première année.
  • Associer savoir local et initiative personnelle : apprendre à anticiper et à agir complète les conseils pratiques.
  • Mesurer ce qui compte : bénéfices, changement de fournisseurs, survie de l’activité, et pas seulement le nombre de participants.

Les relais locaux, qu’il s’agisse d’associations, de paroisses, d’écoles ou de groupements de commerçants, sont les mieux placés pour repérer les mentors de leur quartier et les jeunes prêts à agir. Le mentorat n’est pas une formule magique. C’est une relation exigeante, qui fonctionne quand elle est bien appariée, suivie dans le temps et mesurée honnêtement. Nos indicateurs suivent cette même logique.

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