Apprendre hors de l’école au Tchad : la deuxième chance existe-t-elle ?

Plus de 3 millions de jeunes d’âge scolaire sont hors de l’école au Tchad. Ce que la recherche dit des programmes de seconde chance, et ce que le terrain du Tour ajoute.

Éducation — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par No Excuses

3 M

jeunes d’âge scolaire hors de l’école (2024)

94 %

en pauvreté des apprentissages (2019)

4,5 %

achèvent le lycée (2019)

45 %

des 15-24 ans alphabétisés (2019)

Au Tchad, l’école ne retient pas la majorité des jeunes. Ce n’est pas un jugement, c’est ce que disent les statistiques de l’UNESCO. Une question s’impose donc à tous ceux qui travaillent avec la jeunesse : peut-on apprendre hors de l’école, et rattraper ce qui n’a pas été appris ? La recherche apporte des réponses plus encourageantes qu’on ne le croit, à condition de regarder de près ce qui marche vraiment.

Plus de trois millions de jeunes hors de l’école

Selon l’Institut de statistique de l’UNESCO (nouvel onglet), le Tchad comptait en 2024 environ 855 000 enfants en âge du primaire non scolarisés, 1,14 million d’adolescents en âge du premier cycle du secondaire et 1,05 million de jeunes en âge du second cycle. Au total, plus de 3 millions d’enfants et de jeunes d’âge scolaire étaient hors de l’école. Cela représente 59 % des adolescents en âge du collège (nouvel onglet) et 80 % des jeunes en âge du lycée.

Ceux qui entrent à l’école n’en sortent pas toujours avec un cycle achevé. D’après les taux d’achèvement publiés par l’UNESCO (données d’enquête de 2019), environ 27 % des jeunes concernés achevaient le primaire, 13 % le premier cycle du secondaire et 4,5 % le second cycle. Le taux brut de scolarisation dans le secondaire (nouvel onglet) plafonnait à 23,5 % en 2024.

Être assis en classe ne garantit pas non plus d’apprendre. La Banque mondiale mesure la « pauvreté des apprentissages (nouvel onglet) » : la part des enfants qui, à l’âge de la fin du primaire, ne savent pas lire et comprendre un texte simple, en comptant ceux qui ne sont pas scolarisés. Pour le Tchad, elle atteignait 94 % en 2019. Chez les 15-24 ans, le taux d’alphabétisation (nouvel onglet) était de 45 % la même année. Plus d’un jeune sur deux arrive donc à l’âge adulte sans maîtriser pleinement la lecture.

La question n’est plus de savoir si une deuxième chance est utile. Elle est de savoir qui la rend possible, et comment.

Pourquoi le décrochage s’installe

Les causes sont connues et se cumulent : éloignement des écoles, coût de la scolarité et des fournitures, besoin de travailler pour aider la famille, mariages précoces pour beaucoup de filles, classes surchargées. Aucune ne se règle en un an.

Un mécanisme plus discret aggrave tout le reste : le décalage entre le programme et le niveau réel des élèves. Un enfant qui n’a pas acquis la lecture en deuxième année suit ensuite des cours qu’il ne peut pas comprendre. Il prend du retard, se décourage, puis décroche. Hors de l’école, le même piège se referme : sans lecture solide, chaque nouvel apprentissage devient plus difficile, et l’idée même de « reprendre » paraît hors de portée.

Enfin, l’apprentissage hors de l’école souffre d’un problème de reconnaissance. Ce qu’un jeune apprend seul, dans un atelier, une association ou sur son téléphone, laisse rarement une trace que l’école ou l’employeur sait lire.

Ce qui marche : enseigner au bon niveau

L’une des approches les mieux évaluées au monde vient d’Inde. L’ONG Pratham a développé « Teaching at the Right Level » (enseigner au bon niveau) : on évalue rapidement chaque enfant, on le regroupe selon ce qu’il sait réellement faire et non selon son âge, puis on travaille les bases de la lecture et du calcul par des activités courtes. Selon la synthèse du laboratoire J-PAL (nouvel onglet), six évaluations aléatoires menées dans sept États indiens ont mesuré des gains de 0,07 à 0,70 écart-type, les élèves les plus en difficulté progressant le plus. Le passage de l’expérience pilote à l’échelle nationale, avec ses échecs et ses ajustements, est raconté dans un article de référence publié en 2017 (nouvel onglet).

Le principe a traversé les frontières. Au Kenya, regrouper les élèves de première année par niveau a produit des gains de 0,18 écart-type en mathématiques et en langue, pour un coût très faible, toujours selon J-PAL. Le réseau TaRL Africa accompagne aujourd’hui des ministères de l’Éducation en Côte d’Ivoire, au Nigeria et en Zambie (nouvel onglet).

La seconde chance tient ses promesses, sous conditions

Pour les enfants qui ont déjà quitté l’école, l’exemple du Ghana est instructif. Le programme d’éducation de base complémentaire (Complementary Basic Education) offre neuf mois d’apprentissage accéléré de la lecture et du calcul, en langue locale, avant un retour à l’école publique. L’évaluation de l’université de Cambridge (nouvel onglet), publiée en 2018, a suivi ces enfants pendant deux ans : une fois réintégrés, leurs progrès sur une année scolaire étaient comparables à ceux des élèves qui n’avaient jamais quitté l’école.

La même étude pose une limite nette : les élèves les plus faibles, en particulier les filles, ne progressaient presque plus une fois en classe ordinaire, faute d’accompagnement adapté. La deuxième chance existe, mais elle ne s’arrête pas à la porte du centre. Elle exige un suivi.

Apprendre hors de l’école avec le numérique : prometteur, pas magique

Le téléphone change la donne, y compris sans Internet rapide. Pendant la fermeture des écoles au Botswana, une expérience aléatoire publiée en 2022 (nouvel onglet) a testé de simples SMS et appels téléphoniques aux parents, accompagnés d’exercices de calcul. Résultat : un gain de 0,12 écart-type, ce qui place cette intervention parmi les plus rentables mesurées pour améliorer les apprentissages. En Inde, le logiciel adaptatif Mindspark, qui ajuste les exercices au niveau de chaque élève, a amélioré les scores de mathématiques de 0,37 écart-type, selon la synthèse de J-PAL déjà citée.

Le point commun de ces réussites tient en deux mots : niveau et accompagnement. L’outil numérique fonctionne quand il part de ce que l’apprenant sait vraiment, et quand un adulte ou un pair l’aide à tenir dans la durée. Laissé seul, le meilleur outil devient vite une distraction.

Ce que le terrain du Tour nous apprend

Le No Excuses Tour est passé par des lieux où cette question se pose concrètement. Le 21 décembre 2024, à l’American Happiness Academy, un centre de langues, environ 150 apprenants ont découvert comment utiliser ChatGPT pour pratiquer l’anglais : demander une correction, faire expliquer une règle, simuler une conversation. Deux jours plus tard, au lycée Les Amis du Succès de Ngonba, 28 élèves ont participé à une session de trois heures avec U-Report Tchad. Ces étapes sont racontées dans le récit de la saison 1.

Ce que nous observons rejoint la recherche. Les jeunes qui avancent ne sont pas ceux qui ont le meilleur téléphone, mais ceux qui savent ce qu’ils cherchent et qui reviennent avec une question précise. L’outil ne remplace ni l’enseignant ni la lecture ; il prolonge l’effort de celui qui a décidé d’apprendre. Ce sont des observations de terrain, pas une évaluation d’impact : nos chiffres sont publiés action par action sur la page Impact, avec leurs limites. Le contexte plus large, celui d’une jeunesse nombreuse et encore peu connectée, est détaillé dans notre analyse des chiffres de la jeunesse et du numérique.

Une deuxième chance ne se donne pas. Elle se construit, une question à la fois, avec quelqu’un qui vérifie qu’on avance.

Des pistes concrètes

  • Évaluer avant d’enseigner : un test de lecture et de calcul de quelques minutes suffit pour regrouper les jeunes par niveau, à l’école comme dans une association ou une paroisse.
  • Commencer par les bases : lecture, compréhension, calcul. Sans elles, aucun outil numérique ne tient ses promesses.
  • Enseigner dans une langue comprise : l’expérience ghanéenne montre le poids de la langue locale dans les premiers apprentissages.
  • Utiliser le téléphone comme répétiteur, pas comme raccourci : demander à l’IA d’expliquer, de corriger, de poser des questions, plutôt que de donner la réponse.
  • Prévoir le suivi : un pair, un animateur ou un parent qui vérifie régulièrement les progrès, surtout pour les plus fragiles.
  • Garder une trace : noter ce qui a été appris, pour pouvoir le montrer à une école, un formateur ou un employeur.

Les relais existent déjà : écoles, centres de langues, associations de jeunes, paroisses. Ils connaissent leurs publics et peuvent accueillir des sessions de remise à niveau sans créer de structure nouvelle. Pour ceux qui veulent commencer seuls, nos ressources gratuites rassemblent des outils pour apprendre et s’organiser.

Les taux d’achèvement de l’UNESCO cités ici reposent sur des enquêtes auprès des ménages (2019) et diffèrent des taux administratifs publiés par ailleurs. L’écart-type sert à comparer l’ampleur des effets entre études : plus il est élevé, plus le gain mesuré est important.

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