18 octobre 2026 · 6 min de lecture · Par No Excuses
12,6 %
utilisent Internet (2024)
43 %
couverts par la 4G (2024)
11,8 %
du revenu mensuel pour 5 Go (2025)
8 000+
personnes rencontrées par le Tour
Depuis 2023, l’IA générative est partout dans les discours : elle rédige, traduit, explique, conseille. Au Tchad, où une petite minorité de la population utilise Internet, la question mérite d’être posée franchement : ces outils sont-ils un gadget réservé à quelques connectés, ou un levier réel pour une jeunesse qui manque d’enseignants, de formateurs et de conseillers ? Les données et les premières évaluations permettent d’y répondre avec nuance.
Un pays où se connecter reste un luxe
En 2024, 12,6 % des Tchadiens utilisaient Internet (nouvel onglet), selon la série de l’Union internationale des télécommunications (UIT) reprise par la Banque mondiale. Le réseau va pourtant plus loin que l’usage. D’après l’indice de connectivité mobile de la GSMA (nouvel onglet), 76 % de la population était couverte par la 3G en 2024, mais seulement 43 % par la 4G, celle qui rend confortable l’usage d’outils comme ChatGPT.
Le prix pèse lourd. L’UIT calcule chaque année le coût du forfait mobile le moins cher offrant au moins 5 Go de données, rapporté au revenu national brut mensuel par habitant. Selon ses paniers de prix des TIC (nouvel onglet), ce forfait représentait en 2025 11,8 % du revenu mensuel moyen au Tchad, soit environ 9,6 dollars. La médiane africaine se situait à 5,3 % et la médiane mondiale à 1,4 %. L’objectif international, fixé par la Commission sur le large bande des Nations unies, est de passer sous 2 %.
Le Tchad n’est pas un cas isolé. Selon le rapport 2025 de la GSMA sur la connectivité mobile (nouvel onglet), 3,1 milliards de personnes dans le monde vivent sous une couverture mobile sans utiliser l’Internet mobile : c’est l’« écart d’usage ». Les obstacles cités sont la connaissance des services, les compétences numériques et le prix des téléphones. Un appareil d’entrée de gamme représente 16 % du revenu mensuel moyen dans les pays à revenu faible et intermédiaire, et jusqu’à 48 % pour les 20 % les plus pauvres.
Le réseau arrive avant l’usage. Entre les deux, il y a le prix, les compétences, et une décision.
Pourquoi l’IA générative reste un outil de connectés
Trois obstacles se cumulent. Le premier est le coût : chaque échange avec un assistant consomme des données, et un forfait pèse lourd dans un budget modeste. Le deuxième est la langue : ces outils fonctionnent le mieux en anglais, correctement en français, beaucoup moins bien dans les langues parlées au quotidien par la majorité des Tchadiens. Le troisième est la lecture : interroger une IA suppose de savoir lire et écrire une question. Or seulement 45 % des 15-24 ans étaient alphabétisés en 2019 (nouvel onglet).
S’y ajoute une limite propre à la technologie : l’IA générative se trompe, parfois avec beaucoup d’assurance. Un utilisateur qui n’a pas les bases pour vérifier peut prendre une erreur pour une vérité. Le risque n’est donc pas seulement l’exclusion de ceux qui ne sont pas connectés. C’est aussi le mauvais usage chez ceux qui le sont.
Ce que disent les évaluations de l’IA générative
Les premières études rigoureuses arrivent, et elles sont plus nuancées que les slogans. Au Nigeria, la Banque mondiale a évalué en 2024 un programme après les cours à Benin City, dans l’État d’Edo. Pendant six semaines, des élèves de première année du second cycle du secondaire ont utilisé Microsoft Copilot (fondé sur GPT-4) comme tuteur d’anglais, avec l’appui de leurs enseignants. Selon le document de travail publié en mai 2025 (nouvel onglet), le programme a amélioré les résultats de 0,31 écart-type sur l’ensemble du test et de 0,23 écart-type en anglais, l’équivalent de 1,5 à 2 années de scolarité ordinaire. Les filles en ont particulièrement profité.
Le cadre compte autant que l’outil : séances encadrées, ordinateurs fournis, consignes pensées pour apprendre. Une étude publiée en 2025 dans la revue PNAS (nouvel onglet), menée auprès de près de mille lycéens en Turquie, montre le revers. Avec un accès libre à un outil de type ChatGPT, les élèves amélioraient leurs notes d’exercices de 48 %. Mais une fois l’outil retiré, ils obtenaient des notes inférieures de 17 % à celles des élèves qui ne l’avaient jamais eu : ils s’en étaient servis comme d’une béquille. Une version conçue comme tuteur, qui guidait sans donner la réponse, effaçait l’essentiel de cet effet négatif.
Même nuance du côté de la productivité. Au Kenya, des chercheurs ont donné à des entrepreneurs un assistant d’affaires fondé sur GPT-4, accessible par WhatsApp. L’étude (nouvel onglet) ne trouve pas d’effet moyen sur les revenus. Mais les entrepreneurs déjà performants ont pu gagner plus de 15 %, tandis que les plus fragiles ont fait près de 10 % moins bien. La différence ne venait pas des questions posées, mais des conseils que chacun choisissait d’appliquer.
Gadget ou levier ? Ce que montre le terrain du Tour
Le No Excuses Tour s’est construit autour de cette question. La saison 1, « ChatGPT Bé-Gou », en décembre 2024, avait un objectif simple : installer l’outil dans les téléphones et faire poser une première vraie question. La saison 2, « Faites de l’IA votre meilleure alliée », a déplacé l’accent vers l’usage professionnel : image de marque, marketing, organisation des entrepreneurs. En deux saisons, le Tour a rencontré plus de 8 000 personnes.
Une scène résume l’enjeu. À Atrone 2, en janvier 2026, une partie des 46 jeunes présents n’avait pas de connexion. Après l’échange, certains sont sortis acheter un forfait pour installer ChatGPT et poser leur question. Le coût est réel, nous le voyons à chaque étape. Mais la décision de l’assumer, aucun réseau ne la prend à la place de l’utilisateur. Nous revenons sur ce contexte dans notre analyse des chiffres de la jeunesse et du numérique.
Nous en tirons une conviction prudente, cohérente avec la recherche : l’IA générative devient un levier quand elle s’inscrit dans un cadre, avec une question précise, un objectif et quelqu’un pour vérifier. Sans ce cadre, elle reste un gadget, ou pire, une béquille. C’est pourquoi le Tour s’appuie sur des relais existants, paroisses, lycées, centres de langues, réseaux d’entrepreneurs, qui peuvent prolonger l’usage après notre passage. Nos observations restent des constats de terrain, pas une évaluation d’impact.
L’IA ne fait pas le travail à ta place. Elle rend ton effort plus efficace, à condition que l’effort existe.
Des pistes pour faire de l’IA générative un levier
- Demander une explication plutôt qu’une réponse : « explique-moi », « corrige-moi », « pose-moi des questions ».
- Vérifier systématiquement les informations importantes (santé, droit, argent) auprès d’une source fiable.
- Économiser les données : préparer ses questions à l’avance, privilégier le texte à la voix et à l’image, profiter des lieux équipés en Wi-Fi.
- Organiser l’usage collectif : un téléphone connecté, un animateur, un groupe qui partage ses questions et ses résultats.
- Choisir un outil adapté au besoin : pour la gestion administrative et financière d’une petite activité, Ethan’IA, ressource gratuite développée par Wikotiz, figure dans nos ressources.
- Pour les décideurs : la baisse du prix des forfaits et des téléphones reste la condition de base. Sans elle, l’écart se creusera entre ceux qui peuvent payer et les autres.
La couverture provient de l’indice de connectivité mobile de la GSMA (données 2024) et les prix des paniers de l’UIT (2025). Ces prix sont exprimés en pourcentage du revenu national brut mensuel par habitant, une moyenne qui sous-estime le poids réel du forfait pour les ménages les plus pauvres.






