Filles et numérique au Tchad : l’écart qui commence avant l’école

Moins de téléphones, moins d’Internet, moins de compétences : l’écart entre filles et garçons face au numérique se creuse bien avant l’écran. Ce que disent les données et ce qui marche.

Numérique — 18 octobre 2026

18 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par No Excuses

26 %

écart d’usage de l’Internet mobile, Afrique subsaharienne (2025)

22 %

écart de possession de smartphone (2025)

35 %

de chances en moins d’avoir des compétences numériques pour les filles (2023)

36 %

des filles achèvent le primaire au Tchad (2021)

Au Tchad, on parle beaucoup d’intelligence artificielle, de smartphones et de connexion. Une question revient pourtant rarement : qui tient le téléphone ? Entre les filles et le numérique, l’écart ne commence pas le jour où l’on ouvre une application. Il se construit bien avant, à l’école, et parfois avant même d’y entrer. Le comprendre est la première condition pour le réduire.

Filles et numérique : un écart mesuré, qui recule lentement

La mesure la plus récente vient du rapport 2026 de la GSMA sur l’écart de genre dans le mobile (nouvel onglet), publié en juin 2026 à partir d’enquêtes menées en 2025. En Afrique subsaharienne, les femmes ont 10 % de chances en moins que les hommes de posséder un téléphone mobile, 22 % de moins de posséder un smartphone et 26 % de moins d’utiliser l’Internet mobile. Ce dernier écart atteignait 38 % en 2018 : il se resserre, mais à petits pas. Selon le même rapport, environ 230 millions de femmes de la région n’utilisaient toujours pas l’Internet mobile en 2025, et l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud réunissent plus des deux tiers des 810 millions de femmes non connectées des pays à revenu faible et intermédiaire, comme le souligne le communiqué de la GSMA (nouvel onglet).

Ces moyennes régionales ne disent rien de précis sur le Tchad, et il n’existe pas, à notre connaissance, de mesure publique récente de l’écart de genre propre au pays. Le contexte, lui, est connu : seuls 12,6 % des Tchadiens utilisaient Internet en 2024 (nouvel onglet), selon les données de l’UIT reprises par la Banque mondiale. Quand l’accès est aussi rare, chaque obstacle supplémentaire pèse lourd, et ceux qui frappent les filles s’ajoutent à tous les autres. Nous avons détaillé ce paysage dans notre article sur la jeunesse, le numérique et l’IA au Tchad.

Avant l’écran, il y a l’école

L’UNICEF a analysé en 2023 la situation des 15-24 ans dans les pays à faible revenu. Résultat : environ 90 % des adolescentes et des jeunes femmes n’y utilisent pas Internet (nouvel onglet), et les garçons du même âge ont deux fois plus de chances d’être en ligne. Dans les 32 pays et territoires où les compétences ont pu être mesurées, les filles ont 35 % de chances en moins que les garçons de maîtriser des gestes numériques de base : copier un fichier, envoyer un courriel, transférer un document. L’accès ne suffit donc pas : sans compétences, un téléphone reste un objet pour appeler et regarder des vidéos.

Or ces compétences reposent sur un socle : savoir lire et écrire. Au Tchad, les données de l’UNESCO, reprises par la Banque mondiale, montrent où ce socle se fissure. En 2021, 36 % des filles achevaient l’école primaire (nouvel onglet), contre 47 % des garçons. Au premier cycle du secondaire, le taux d’achèvement tombait à 14 % pour les filles (nouvel onglet), contre 23 % pour les garçons. En 2019, 33 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans savaient lire et écrire (nouvel onglet), contre 56 % des jeunes hommes. Et en 2024, environ 31 % des filles en âge d’aller à l’école primaire n’étaient pas scolarisées (nouvel onglet). L’écart numérique n’est souvent que la suite visible de cet écart scolaire.

Pourquoi l’écart persiste

La GSMA interroge chaque année des femmes et des hommes sur ce qui les empêche d’utiliser l’Internet mobile. Les réponses de 2025 dessinent quatre obstacles qui se renforcent les uns les autres.

  • Le coût. Le prix d’un téléphone capable d’aller sur Internet reste, selon la GSMA, la première barrière à l’adoption, devant le coût des données. Quand une famille n’a qu’un smartphone, il revient rarement en priorité à la fille.
  • Les compétences. La lecture, l’écriture et les compétences numériques forment l’autre grande barrière citée. Elle renvoie directement aux écarts scolaires décrits plus haut.
  • La sécurité. Parmi les femmes déjà connectées, les inquiétudes liées à la sécurité arrivent en tête des freins à un usage plus poussé : harcèlement, arnaques, exposition de la vie privée.
  • Les normes sociales. Le téléphone d’une adolescente est souvent vu comme un risque à surveiller plutôt que comme un outil pour apprendre ou gagner sa vie. Cette méfiance, même bien intentionnée, réduit le temps d’usage et donc l’apprentissage.

Ce qui marche : des espaces sûrs, des pairs, des contenus utiles

L’une des évaluations les plus solides sur l’autonomie des adolescentes en Afrique porte sur le programme ELA de l’ONG BRAC en Ouganda. Une étude randomisée publiée en 2020 (nouvel onglet) a suivi près de 5 000 jeunes filles pendant quatre ans. Le programme se déroule dans des clubs installés dans la communauté plutôt qu’à l’école, ce qui permet d’atteindre aussi les filles déscolarisées. Il combine formation professionnelle, compétences de vie et un lieu où se retrouver entre adolescentes, à l’abri des pressions. Quatre ans après, les filles des communautés concernées exerçaient nettement plus souvent une activité rémunératrice, les grossesses précoces avaient baissé d’environ un tiers, et la part de filles déclarant des rapports sexuels contraints avait reculé dans les mêmes proportions. Les auteurs estiment que l’espace sûr et l’accès à des mentores un peu plus âgées comptent probablement parmi les ressorts du succès.

Une nuance importante, rapportée par les mêmes chercheurs : en Zambie, un programme qui offrait seulement un espace sûr n’a pas eu d’effet significatif, alors qu’une formation à la négociation, elle, a produit des résultats durables. L’espace sûr est une condition, pas un programme à lui seul. Ce qui transforme, c’est ce qu’on y apprend.

Ces travaux ne portent pas sur le numérique, mais leurs principes s’y transposent bien : un lieu où les filles se sentent en sécurité, des pairs-éducatrices à peine plus âgées qui ont déjà franchi le pas, et des contenus pensés pour leurs usages réels. Vendre en ligne, réviser un cours, chercher une information de santé, protéger son compte : autant d’entrées concrètes qui valent mieux qu’un cours théorique sur « le digital ». Ce sont des pistes à tester et à évaluer, pas des recettes prouvées dans le contexte tchadien.

Un téléphone ne rend personne autonome. Une compétence, si.

Ce que montre le terrain du Tour

Depuis décembre 2024, le Tour va à la rencontre des jeunes là où ils se trouvent pour présenter l’IA comme un outil d’autonomie. Deux étapes de la saison 2 ont eu lieu dans des lieux consacrés aux femmes. Le 17 octobre 2025, en prélude à la saison, un atelier sur le marketing digital et la construction d’une image de marque grâce à l’IA s’est tenu à la Maison de la Femme, en collaboration avec I’MAGINN et le RJET, devant une cinquantaine de participants. Le 29 août 2026, le talk « Faites de l’IA votre meilleure alliée » s’est déroulé au siège d’Elles bougent, à Mandjafa. Le récit complet de la saison est à lire dans notre bilan de la saison 2.

Nous devons aussi reconnaître une limite. Nos comptages ne distinguent pas encore les filles et les garçons : sur les quelque 8 000 personnes rencontrées par le Tour en deux saisons, nous ne savons pas dire combien étaient des filles. Le nombre de participants à Mandjafa n’a pas été relevé. Nous publions nos indicateurs action par action sur la page Impact, et la désagrégation par sexe fait partie de ce que nous devons y ajouter.

Le chiffre de la Maison de la Femme est une estimation faite à partir d’une photo de la salle (40 à 60 personnes visibles). Les données GSMA portent sur l’Afrique subsaharienne et non sur le Tchad en particulier.

Des pistes concrètes

  • Compter les filles. Toute action de formation au numérique devrait publier ses participants par sexe et par âge. On ne réduit pas un écart qu’on ne mesure pas.
  • Passer par des lieux déjà sûrs. Associations féminines, maisons de la femme, paroisses, écoles : ces relais ont la confiance des familles et offrent un cadre où les filles peuvent apprendre sans être exposées.
  • Former des pairs-éducatrices. Une jeune femme qui se sert déjà de l’IA pour son commerce ou ses études est plus convaincante qu’un formateur venu d’ailleurs.
  • Commencer par l’utile et par la sécurité. Montrer comment l’outil sert à vendre, à apprendre ou à se soigner, et apprendre en même temps à protéger son compte et à signaler un harcèlement.
  • Penser le téléphone partagé. Beaucoup de filles utilisent l’appareil d’un parent ou d’un frère : les contenus doivent fonctionner sur un téléphone emprunté, avec peu de données.
  • Associer les parents. Expliquer ce que la fille va apprendre, et pourquoi, désamorce une partie de la méfiance.

L’écart entre filles et garçons face au numérique n’est pas une fatalité technique. Il est le prolongement d’écarts plus anciens, à l’école et à la maison. Le réduire demande des lieux sûrs, des pairs et de la constance, bien plus que des discours. C’est un travail de terrain, et il commence par une question simple posée dans chaque salle : combien de filles sont là aujourd’hui ?

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